
Mathieu Bock-Côté publie un avis très critique sur le film François.e de Louis Morissette
Le chroniqueur livre une analyse tranchante du film François.e
Le film François.e, mettant en vedette Louis Morissette, continue de faire couler beaucoup d'encre au Québec. Cette fois, c'est le chroniqueur et essayiste Mathieu Bock-Côté qui s'est lancé dans une longue critique du long métrage sur ses réseaux sociaux, offrant une lecture du film qui va bien au-delà de la simple question de la transidentité. Sa sortie publique survient dans un contexte déjà tendu, alors que Louis Morissette lui-même avait dénoncé quelques jours plus tôt la violence de certains commentaires reçus en ligne.
L'analyse de Mathieu Bock-Côté
Dans une publication Facebook détaillée, Mathieu Bock-Côté a partagé sa vision du film réalisé par Jean-François Asselin. Selon le chroniqueur, ceux qui réduisent François.e à un simple film traitant de transidentité passent à côté de ce qu'il considère comme le véritable propos de l'oeuvre. Pour lui, le long métrage porte avant tout sur la condition de l'homme blanc dans la société contemporaine. Voici ce qu'il a écrit:
«À propos de François.e
Alors alors, j’ai vu François.e, ce soir, le film apparemment polémique porté par Louis Morissette.
Il y a, je crois, un quiproquo sur l’objet du film, et sur les raisons du peu d’enthousiasme du commun des mortels, qui ne le plébiscite pas.
Le sujet : officiellement, il s’agit d’un film sur la transidentité, sur les trans, les personnes trans. C’est évidemment un peu le cas. Il nous est présenté de manière très militante, à la manière d’un film pédagogique destiné à une population retardataire, qu’il faut éduquer à cette réalité (ou rééduquer, c’est selon). On peut apprécier ou non les films à thèse, où certains passages sont en jaune fluo pour qu’on comprenne bien le message qu’on veut nous passer.
Je ne dis pas que ce sujet ne mérite pas un film. C’est un sujet parmi d’autres, légitime en lui-même, et qui ne mérite pas d'hostilité en soi. On peut par ailleurs trouver que le sujet est très présent dans la vie culturelle et médiatique aujourd’hui.
Le film tourne évidemment en ridicule toutes les questions qu’on peut avoir envers la théorie du genre (par exemple, suffit-il de se sentir femme pour être reconnu comme telle? Est-ce que l’identité est strictement subjective, sans ancrage dans une réalité biologique? Suffit-il qu’une personne se déclare d’un autre genre (et les identités de genre se multiplient) pour que l’ensemble de la société doive s’adapter, se transformer? Ces questions, lorsqu’elles sont posées dans le film, le sont par des personnages présentés comme des gros colons fermés d’esprit. On appréciera la subtilité du propos.
Mais je l’ai dit, l’essentiel est ailleurs.
Ce film a d’abord pour fonction de tourner en ridicule l’homme blanc, de l’humilier. C’est véritablement sa trame de fond.
Point de départ : le personnage principal, François, joué par Louis Morissette, un homme blanc scénariste de cinquante ans, n’est plus capable de vivre de son métier parce que les autorités subventionnaires, les producteurs et les diffuseurs (autrement dit, ceux qui ont le pouvoir) ne veulent plus entendre parler des hommes blancs, ni même l’entendre parler lui-même. Autrement dit, il est discriminé en tant qu’homme, en tant que blanc, et en tant qu’homme blanc (et cela même s’il voulait proposer une comédie mettant en scène le malaise des hommes comme lui dans le monde qui est le nôtre).
Cette réalité est connue, soit dit en passant. Elle l’est tellement qu’elle sert de point de départ au film. Cela pourrait faire un vrai sujet de film, ou de série : le mauvais sort réservé aux populations majoritaires occidentales. Mais le sujet n’est mentionné que comme prétexte «comique». Il n’a aucune légitimité.
Mais dès lors que Louis Morissette coche la case trans sur le formulaire de subvention, magie, il obtient ce qu’il n’obtenait pas en tant qu’homme blanc. Il a sa subvention pour une série télé ! Les cordons de la bourse se délient désormais pour lui. Il y a donc une discrimination, ici. Selon votre genre, vous aurez ou non une subvention.
Devenant trans, Morissette est soudainement valorisé par la société environnante. On le célèbre, on le chante, on lui reconnaît des vertus nouvelles.
Sa fille, qui ne l’aimait pas vraiment, sauf lorsqu’il jouait le rôle de pourvoyeur capable de lui fournir un arsenal informatique digne de la NASA, se découvre soudainement une passion pour son père, qui devient trans. Elle veut même, avec sa petite amie, lancer une cagnotte pour l’amputer de ses parties intimes (oui oui, la grande opération).
Sa femme, de qui il a divorcé, le redécouvre sous un jour favorable. Nous sommes à deux doigts de comprendre que s’il était devenu femme plus tôt, ils seraient restés ensemble.
Plus il est trans, plus il est valorisé – même si on trouve des éléments réfractaires dans la culture (évidemment, quand en tant que femme trans, Françoise se fait battre dans la rue par trois brutes épaisses, la police refuse de prendre au sérieux son témoignage, et laisse croire qu’elle aurait mérité sa raclée).
Quoi qu’il en soit, l’histoire se déploie. Un jour Françoise n’en peut plus et veut, pour différentes raisons, redevenir François.
Il avoue qu’il n’est pas trans.
Alors tout s’effondre, et il perd tout ce que lui avait donné sa nouvelle identité.
Sa fille s’en détourne à nouveau.
Sa femme est de nouveau déçue.
Et il perd évidemment sa série télé – qui n’était intéressante que parce qu’il l’avait rédigé en collaboration avec une femme trans. Sans cette dernière, Louis Morissette était fini – on nous le dit d’ailleurs comme tel.
À la fin, Louis Morrissette est simplement éjecté du domaine de la culture. Il n’y travaille plus. Il travaille dans une quincaillerie – c’est le sort qu’on réserve à l’homme blanc dans le monde qui vient, on veut, par esprit de vengeance, en faire un nouveau prolétaire. Il vent du bois, il parle du plywood.
Mais voilà que la femme trans avec qui il avait écrit, et qui est désormais au cœur du système culturel comme auteure reconnue, se présente à lui, et lui propose un petit rôle dans la série 2 de sa saison.
Quel rôle? Un rôle d’homme blanc mésadapté sans trop d’intérêt qui ne sera à l’écran qu’à la manière d’un quota. Un personnage qui meurt avant la fin de la saison 2. Et Louis Morissette, tenant à son sujet un propos hyper-dépréciatif, sur le mode de l’auto-critique haineuse, explique qu’il accepte.
Élargissons le propos : c’est d’ailleurs le sort qu’on réserve à l’homme blanc dans l’utopie diversitaire : il ne sera plus qu’un quota ethnique ridicule, caricatural, le bois mort de l’humanité, qu’il faut encore représenter de temps en temps, mais seulement pour l’humilier.
Et oui, à la fin, l’homme blanc doit mourir pour que le nouveau monde naisse.
Louis Morissette, qui ne fait pas pitié dans la vie, et qui ne manque pas de talent, faut-il le rappeler, considère que l’échec relatif de son film s’explique par l’homophobie ou la transphobie supposée du public.
Il est toutefois possible que cette vision du monde n’enthousiasme pas le public ordinaire, composé d’hommes et de femmes qui n’ont pas vraiment envie d’avoir un destin de détritus. Dès lors, ils boudent le film.
Il y a des limites à se faire traiter comme un déchet.»
Louis Morissette avait dénoncé la violence des commentaires
Quelques jours avant la sortie publique de Bock-Côté, Louis Morissette avait lui-même pris la parole sur les réseaux sociaux pour aborder le climat entourant son film. L'acteur et producteur avait fait une sortie remarquée pour dénoncer la violence de certains commentaires qu'il recevait en ligne. Le ton de plusieurs messages dépassait selon lui largement le cadre d'une critique légitime pour basculer dans l'agressivité pure.
«C’est violent ici depuis la sortie de François.e. J’ai un constat et une question.
Constat: le wokisme… on a perdu la signification du mouvement avec le temps. Comme si woke était devenu ce qui englobait toutes les frustrations. Ceci dit, les gens fâchés me traitent de woke. C’est nouveau pour moi. 😅 Si woke signifie « ouvert aux autres et à la différence », je leur dis MERCI GANG.
Ma question: vous avez peur de quoi les gars (y’a des femmes mais ce sont majoritairement des hommes) ? Tendre la main aux autres, ça fait pas mal.
François.e est encore en salles dans plusieurs villes du Québec. Merci pour les bons mots. Oui, j’en parle souvent mais c’est ma seule vitrine puisque le plus gros groupe médiatique me boycotte depuis les noces de Cana.» avait-il écrit
Il faut dire que François.e suscite la controverse depuis la diffusion de sa bande-annonce et de son affiche. Des membres des communautés LGBT au Québec, en France et en Belgique ont accusé le film de transphobie. La drag queen et militante française Maëva Trioux avait notamment exprimé sa colère, déplorant que les identités trans servent encore de ressort comique dans un scénario écrit par des hommes.
De son côté, la scénariste Gabrielle Boulianne-Tremblay, elle-même autrice transgenre, a défendu le projet en soulignant la présence de personnes trans dans la distribution. Louis Morissette avait d'ailleurs anticipé dès 2024 que le film pourrait choquer, tout en précisant que les personnages trans sont interprétés par des personnes trans et que son propre personnage est un homme cisgenre qui tente de tromper son entourage.
Le film, sorti en salles le 8 juillet 2026, ne semble pas près de cesser d'alimenter les débats. Entre les critiques idéologiques comme celle de Mathieu Bock-Côté, les accusations de transphobie venant de militants et la dénonciation de la violence en ligne par Morissette, François.e s'impose comme l'un des films québécois les plus polarisants de l'année.
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À propos de l'auteur
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